Une cocotte minute en ébullition par Khaled Asmar - Beyrouth

Hezbollah-Hariri-Maghnieh : une bombe à retardement, période risquée pour le Liban

L’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri ne devrait-elle pas s’intéresser à l’élimination des témoins en Syrie et faire la lumière sur le rôle du régime de Damas ?

vendredi 26 mars 2010 - 16h19, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Certains enquêteurs du Tribunal international pour le Liban séjournent à Beyrouth depuis plusieurs jours, où ils ont interrogé au moins six membres du Hezbollah. Ce qui confirmerait indirectement les soupçons d’une implication du parti chiite dans l’assassinat de Rafic Hariri. Mais des proches du parti de Hassan Nasrallah et de la Syrie tentent d’impliquer Imad Maghnieh dans ce crime. Il devient alors urgent de demander une enquête sur les éliminations de Maghnieh et d’autres témoins encombrants, tous abattus en Syrie.

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Comme « Mediarabe.info » l’a souvent évoqué, l’étau se resserre autour du Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. En effet, la présence d’enquêteurs internationaux au Liban pour recouper les informations en leur possession, et la convocation d’au moins six membres du Hezbollah, tendent à confirmer cette implication. Mais plus grave encore, ce scénario viserait à innocenter la Syrie en attribuant la responsabilité du crime au seul Hezbollah, ou à inculper l’Iran à travers le parti de Dieu. C’est en tout cas l’un des objectifs des tractations que mène le régime syrien. Assad négocie sa réhabilitation en contrepartie d’une hypothétique rupture de son alliance avec la République islamique d’Iran et d’un démantèlement du Hezbollah, synonyme d’un retour syrien au Liban avec un mandat international.

Or, si le niveau de l’implication du parti chiite, né de l’alliance syro-iranienne et qui constitue l’un des bras armés extérieurs de Téhéran et de Damas, n’est pas encore déterminé, il n’en demeure pas moins que la direction politique du Hezbollah n’aurait jamais décidé seule de commettre un tel attentat, d’autant plus que l’entente entre Hassan Nasrallah et Rafic Hariri était presque parfaite. Cette entente attribuait à Hariri la reconstruction du Liban, permettant, au passage, aux Syriens de prélever leurs commissions et de piller le pays du Cèdre, et accordait au Hezbollah le rôle stratégique d’organiser la Résistance et de se renforcer militairement au détriment de l’armée et des forces de sécurité libanaises. De ce fait, l’élimination de Hariri et de 21 autres personnes, le 14 février 2005, aurait logiquement été décidée à un niveau bien plus élevé, à Damas et/ou à Téhéran. Les deux capitales soupçonnaient en effet Hariri de mettre son amitié avec Jacques Chirac au service de l’Arabie saoudite, et de mobiliser les Européens contre le programme nucléaire iranien. Les nombreux attentats qui ont succédé à la mort de Hariri étaient alors destinés à terroriser les Libanais et à les contraindre à arrêter de réclamer un tribunal international.

Depuis son retrait du Liban, la Syrie s’est employée, d’une part, à se venger des souverainistes libanais, mais surtout à éliminer les témoins encombrants susceptibles de dénoncer son implication dans l’assassinat de Hariri, ainsi que dans tous les crimes contre l’humanité commis au Liban durant l’occupation, entre 1976 et 2005. Ces crimes avaient visé toutes les communautés et les confessions, à commencer par le druze Kamal Joumblatt, le chiite Moussa Sadr, le maronite Bachir Gemayel et le sunnite Hassan Khaled, parmi tant d’autres personnalités politiques, médiatiques et religieuses assassinées, et sans compter les crimes commis directement ou indirectement contre les Palestiniens de Yasser Arafat... C’est ainsi qu’est intervenu le suicide, par trois balles dans la tête, de Ghazi Kanaan, ministre syrien de l’Intérieur, ou l’assassinat de Imad Maghnieh [Cliquez ici pour comprendre comment l’attentat de Damas a-t-il visé le Tribunal international ou encore ici pour comprendre comment Imad Maghnieh a-t-il été sacrifié sur l’autel du Tribunal international], ou encore l’assassinat du général Mohammed Sleimane, ou enfin la mort de 17 personnes dont plusieurs hauts officiers dans l’explosion d’une voiture piégée au sud de Damas. [Cliquez ici pour lire nos informations sur cet attentat, ou ici pour comprendre comment la Syrie supprimait les témoins encombrants. Les soupçons sur le rôle des Services syriens dans ces éliminations sont d’autant plus pesants qu’Israël a démenti toute implication dans l’assassinat de Maghnieh, assassinat que la veuve de Maghnieh et des opposants syriens attribuaient au régime de Damas. Rappelons également que l’enquête syrienne, bâclée en quelques semaines, tend à confirmer ces informations.

Mais ce dossier à rebondissements n’a pas fini de livrer tous ses secrets. La Syrie et le Hezbollah avaient démenti les révélations du Der Spiegel accusant le Hezbollah d’implications dans l’assassinat de Hariri et affirmé que le Tribunal international était politisé, refusant ainsi toute coopération avec lui. Or, voilà que le parti chiite accepte que six de ses membres soient entendus par les enquêteurs, mais cherche à coller ce crime à son chef militaire, supposé mort. En effet, l’un des porte-voix de Damas au Liban, Wïam Wahhab, interrogé par la télévision « NTV » (25 mars 2010), laissait entendre que l’enquête converge vers une implication de Maghnieh. Ainsi, la boucle est bouclée. Il est impossible de convoquer et d’interroger un mort.

Cependant, comme nous l’avions révélé en octobre 2008, des sources syriennes affirmaient alors que Maghnieh n’a pas été tué dans l’explosion de Kfar Sousa, dans la banlieue de Damas, en février 2008. Israël dément tout lien avec cet attentat, qui serait finalement fictif. Maghnieh aurait trouvé la mort pendant la guerre de l’été 2006, ou serait encore vivant, avec un nouveau visage ! D’autant plus que le jour des obsèques supposées de Maghnieh, aucun signe de tristesse ou de colère n’a été relevé dans les fiefs du Hezbollah. Son cercueil n’a pas été ouvert et son cadavre n’a pas été montré à ses proches. D’ailleurs, personne ne peut certifier qu’un corps se trouvait dans le cercueil. De ce fait, il conviendrait d’élargir l’enquête pour s’assurer de la mort de Maghnieh, et dans ce cas échéant, pour comprendre pourquoi, comment et par qui il a été tué, et mettre la lumière sur le rôle de Damas. Et justement pour éviter ce scénario, la Syrie et le Hezbollah seraient prêts à allumer un « contre-feu » au Liban, ou à embraser la région avec une nouvelle guerre, alors que les ingrédients ne manquent pas.

Khaled Asmar

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