Décryptage de Khaled Asmar

Le nouveau "catalogue" de Bachar Al-Assad est arrivé. Il classe les Libanais par catégories

Fort de son alliance iranienne et profitant de la lâcheté occidentale, Assad montre ses muscles et ses dents

jeudi 25 mars 2010 - 17h46, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Dans son interview diffusée dans la soirée du mercredi 24 mars par la chaîne du Hezbollah, Al-Manar, le président syrien Bachar Al-Assad a respecté le traditionnel double langage de la Syrie, disant à la fois une chose et son contraire. L’objectif de la manœuvre est de mieux diviser les Libanais pour reconquérir le Liban, avec au passage, une démonstration de force en direction d’Israël et de l’Occident, et une tentative de tuer dans l’œuf le dialogue libanais censé déboucher sur une "stratégie nationale de défense".

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Le choix du « timing » de l’interview exclusive accordée à la chaîne « Al-Manar », et diffusée mercredi soir, n’est pas innocent. Car cette sortie intervient à trois jours du sommet arabe de Syrte, en Libye, prévu samedi 27 mars. Un sommet que le président syrien souhaite exploiter contre les pays arabes dits modérés, l’Egypte en tête, en s’appuyant notamment sur les pays proches de « l’axe de la Résistance » que sont le Soudan, la Libye et l’Algérie. Ces derniers devraient se coaliser au sein de la Ligue arabe pour réclamer un secrétariat tournant, pour priver l’Egypte de ce poste. L’Algérie milite même pour le transfert du siège de la Ligue vers un autre pays, à l’instar de ce qu’elle a fait pour déplacer les sièges de certaines Fédérations sportives arabes ou africaines vers d’autres Etats, ou avec le syndicat des médecins arabes, transféré à Beyrouth... Cette campagne algérienne a été lancée au lendemain de la « bataille du football », opposant les Pharaons aux Fennecs en novembre 2009 dans le cadre de la qualification pour la coupe du monde 2010.

Dans cette optique, Assad a insisté sur la « justesse de la politique de défiance et de résistance » adoptée par la Syrie, l’Iran et les organisations résistantes, libanaises et palestiniennes, pour mettre en échec le projet américain de « Grand Moyen Orient », se félicitant de la victoire du Hezbollah et du Hamas en 2006 et 2009 face à Israël. Ainsi, Assad a assuré que son pays a opté en faveur d’une politique qui relève le défi pour faire face à l’aventure imposée par la politique de l’ancien président américain, George Bush, dans la région : « la Syrie a finalement eu gain de cause, vu l’échec de cette politique et vu que la nouvelle administration américaine diffère de la précédente ».

Le président syrien a affirmé avoir distingué entre une aventure imposée par les Puissances étrangères, et une aventure choisie : « Nous, les Syriens, nous ne sommes pas des aventuriers. Or à travers les expériences du passé, ce sont toujours les grandes puissances qui ont compliqué nos problèmes pour des raisons différentes, souvent par mauvaise foi, mais supposons que c’est par bonne foi, il y a toujours une complication des problèmes parce qu’ils ne sont pas les habitants de cette région. Nous avons refusé de faire partie du jeu, de confier les intérêts de la Syrie à une partie de l’extérieur et c’est ce qui est arrivé durant la dernière période notamment à travers le projet d’un nouveau Moyen-Orient, où l’Irak et le Liban étaient impliqués, et où la Syrie devait en faire partie. Or, nous avons rejeté ce projet et je l’ai déjà dit en 2005 : le prix de la résistance est inférieure au prix de l’anarchie. Entre un prix élevé et un prix excessif, nous avons choisi le prix élevé. Le bilan c’est qu’ils n’ont pas réussi et leur projet a lamentablement échoué », dit-il en substance, non sans savourer sa victoire qu’il entend confirmer à travers la reconquête du terrain perdu en 2005 avec son retrait du Liban. Rappelons que Bachar Al-Assad a épargné l’administration Obama, qui vient de nommer un nouvel ambassadeur à Damas, et a concentré ses attaques contre l’ancienne équipe Bush.

Dans sa lancée euphorique, Assad a refusé de reconnaitre le rôle que revendique la majorité libanaise dans la reconnaissance diplomatique entre Damas et Beyrouth, tout comme il a insisté sur son refus de tracer les frontières sous quelque pression que ce soit : « Il y a des parties qui insistent à faire croire qu’elles ont réussi à réaliser quelque chose de leurs politiques ; au cours des dernières années, en réalité, elles n’ont rien réalisé, elles ont entraîné le Liban dans des absurdités. L’idée d’établir des relations diplomatiques entre les deux pays, est une idée qui n’est pas libanaise, l’idée de l’ambassade, je l’avais en tête en 2005 ; aucun de nos anciens ou nouveaux alliés ne l’avait proposée ; à l’époque cette idée a été proposée en présence du Président du Parlement Nabih Berri du Président Emile Lahoud et du Premier ministre Omar Karamé à la réunion du Haut comité syro-libanais. Mais lorsque les conditions au Liban se sont aggravées, nous avons décidé de fermer les yeux sur ce sujet. L’idée d’une ambassade est initialement une idée syrienne et puis la Syrie ne peut pas proposer des relations diplomatiques entre le Liban et la Syrie, si ce n’est par conviction. Si nous avions le sentiment qu’une telle idée était imposée de l’extérieur, nous l’aurions rejetée car toute proposition qui vient de l’extérieur est rejetée chez nous, car nous refusons toute pression ou diktat ». De même, Assad a refusé de reconnaitre la libanité des Fermes de Chebaa, occupées par Israël et revendiquées par Beyrouth.

L’une des principales contradictions d’Assad réside dans sa défense, du bout des lèvres, du poste de Président de la République, alors que ses porte-voix et alliés au Liban mènent la plus virulente attaque contre Michel Sleimane. A cet égard, Assad tend la main à son homologue libanais, tout en affirmant avoir « la conviction, depuis des années, qu’il n’est pas dans l’intérêt de la Syrie de se mêler des détails de la vie libanaise ». Ce qui intéresse Damas, c’est « d’encadrer la politique libanaise sans s’intéresser à ses détails ». Et d’ajouter : « Si nous avons à critiquer des personnes, que ce soit le Président ou un autre responsable, nous pouvons le faire directement. Nous avons l’audace, la capacité et les moyens de communiquer directement avec l’intéressé. Sur ce point, je n’ai rien à ajouter » a-t-il dit. Et en adressant aux Libanais un message mêlant l’ironie aux menaces, Assad a ajouté : « Je ne voulais pas parler de cette question mais vous (le journaliste) l’avez posée, je souhaite de la part des Libanais de ne plus parler de la Syrie dans ce genre de situation, aujourd’hui et dans l’avenir. J’espère que ma réponse est claire. Ce que nous voulons du Liban c’est ses positions générales, concernant sa relation avec la Syrie et avec Israël, sa position concernant la paix, la sécurité et la stabilité, sa coopération fraternelle entre les deux peuples. Mais les détails de la vie quotidienne libanaise n’intéressent en rien la Syrie, nous refusons ce genre de débat ! ».

Poussant sa logique à l’extrême, Assad s’est attribué le droit de classer les Libanais par catégories, pour mieux les opposer les uns aux autres. Non seulement il a accusé ceux qui réclament la neutralité du Liban de jouer le jeu d’Israël et des Etats-Unis, mais surtout il a dévoilé son catalogue : « Damas ne peut pas rester neutre au Liban en raison du conflit entre partis libanais. Certains partis croient avoir obtenu quelque chose via leurs politiques durant les années passées, mais en réalité ils n’ont rien obtenu, ils ont poussé le Liban dans une impasse. Damas ne peut rester neutre face a une équipe qui soutient la résistance et qui défend sa politique, et une autre qui est hostile à la résistance et qui la combat ». Ce faisant, Assad donne le signal à l’opposition libanaise en vue de mettre en échec le dialogue prévu en avril au palais présidentiel autour de la stratégie nationale de défense, censé trouver une solution à l’armement du Hezbollah. Assad vient ainsi de décréter que ceux qui ne sont pas avec le Hezbollah sont les amis des Américains et des Israéliens. En d’autres termes, Assad vient de publier une fatwa autorisant leur élimination !

L’ironie du président syrien n’a pas épargné le Tribunal international, qui doit juger les commanditaires et les exécutants de l’assassinat de Rafic Hariri. A ce sujet, le très vertueux Assad décrit le Tribunal comme un bazar, signifiant indirectement son refus de traiter avec lui. Car, dans un bazar, on peut négocier et marchander. Il est clair que la Syrie n’a plus besoin de marchander son immunité avec quiconque, puisque Assad a déjà été « honoré » par le président français Nicolas Sarkozy qui l’a invité plusieurs fois à Paris, y compris pour assister au défilé du 14 juillet 2008 [Lire aussi « L’honneur perdu d’un 14 juillet »]. Il a également été récompensé par Barack Obama qui a renoué avec lui et qui lui a envoyé un ambassadeur après cinq années de rupture, et qui promet de lever les sanctions américaines, bien que la Syrie n’a rien changé à sa politique ni en Irak, ni au Liban ni en Palestine,trois théâtres où elle soutient le terrorisme et sème le chaos. Bien au contraire, au lieu de marchander dans un bazar, les conditions actuelles permettent à la Syrie de privilégier la confrontation. Fort du soutien iranien et de la lâcheté occidentale, Assad ne l’a pas caché hier. Il a réalisé une démonstration de force en affirmant qu’Israël ne comprend que le langage de la force, et l’armée syrienne s’équipe et se prépare pour relever ce défi le jour où l’Etat hébreu lui imposerait la guerre.

Khaled Asmar

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