Analyse de Khaled Asmar - Beyrouth

L’hégémonie syrienne sur le Liban s’appuie sur l’hypocrisie israélienne et la complicité française.

A trop jouer au feu, Israël se brûlera les doigts. Les Français d’origine libanaise comptent peser sur les élections régionales

dimanche 7 février 2010 - 03h21, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Walid Joumblatt avait longtemps critiqué la politique syrienne au Liban, notamment depuis la tentative de Damas d’assassiner son principal bras droit Marwan Hamadé, à l’automne 2004. Avec l’assassinat de Rafic Hariri, Joumblatt avait accéléré sa « libanisation », appelant même au renversement de Bachar Al-Assad. Cinq ans après, Joumblatt revient à Damas, le 12 ou le 13 février, la « tête baissée » et la main sur le cœur, avec le souvenir de l’assassinat de Imad Maghnieh, le 12 février.

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Walid Joumblatt estime que sa sécurité, celle de sa communauté, et la succession à la tête de son clan (Druze) au profit de son fils Taymour sont désormais plus importants que la souveraineté et de la sécurité du Liban et de l’ensemble des Libanais. Depuis la razzia de Beyrouth, menée par le Hezbollah en mai 2008, Joumblatt a tenté un nouveau virage. Peu à peu, il a pris ses distances avec les souverainistes de l’Alliance du 14 mars, et a chargé son fils et futur successeur Taymour de mener à bien le rapprochement avec le parti de Dieu (Taymour est marié à une chiite !).

Cette normalisation forcée - sous la menace - avec le Hezbollah vise à préparer le terrain et à permettre à Joumblatt de se rendre en Syrie, laquelle avait lancé un mandat d’arrêt à son encontre, ainsi qu’à l’encontre d’une vingtaine d’autres personnalités libanaises. Avant d’obtenir un rendez-vous à Damas, Joumblatt devait néanmoins présenter ses excuses officielles et solennelles à Assad, pour l’avoir insulté et accusé de fomenter les attentats au Liban, et pour avoir accusé le régime syrien d’avoir assassiné son propre père, Kamal Joumblatt, en mars 1977 (comme l’ensemble des assassinats politiques au Liban : Bachir Gemayel, Hassan Khaled, René Mouawad, Rafic Hariri, et tous les autres...). Damas a tardé à fixer un rendez-vous à Joumblatt, en attendant le moment opportun.

Entre-temps, la base populaire de Joumblatt est en ébullition : au moment où il scellait la réconciliation avec le Hezbollah, ses partisans et les militants du Parti Socialiste Progressiste (PSP) distribuaient les photos et les films des combats qu’ils ont menés contre le même Hezbollah en mai 2008, en guise de protestations. Ils affirment que les Druzes n’ont pas oublié comment les miliciens chiites, appuyés par des combattants iraniens des Gardiens de la Révolution, avaient attaqué la montagne, laissant une cinquantaine de morts sur le terrain (Niha et Baïssour...). Le mécontentement de la base se fait de plus en plus sentir à l’approche de la visite de Joumblatt à Damas, et le malaise gagne les rangs à l’approche du 14 février, date anniversaire de l’assassinat de Hariri. Les partisans de Joumblatt sont unanimement favorables à une participation massive aux manifestations organisées à cette occasion, mais leur chef reste hésitant, en attendant le feu vert de Damas pour s’y rendre.

Le souvenir de Maghnieh en filigrane

Aujourd’hui, les Syriens semblent avoir choisi la meilleure date pour convoquer Joumblatt. Il est attendu à Damas le 12 ou le 13 février. Mais le choix de cette date laisse perplexe et confirme que Damas cherche à réaliser avec une seule pierre au moins deux coups : si le 12 février est la date anniversaire de l’assassinat du chef militaire du Hezbollah, Imad Maghnieh, à Damas, le surlendemain rappelle l’assassinat de Rafic Hariri à Beyrouth. Autrement dit, la manœuvre syrienne consiste à domestiquer Joumblatt, d’une part en le menaçant avec le souvenir de Maghnieh, et d’autre part, en le recevant à Damas pour l’empêcher de participer aux manifestations du 14 février à Beyrouth. Ainsi, au coup de maître d’Assad correspond une disponibilité phénoménale de Joumblatt à se soumettre, ne serait-ce qu’en apparence.

Diviser les souverainistes, isoler les chrétiens, affaiblir l’Eglise

Mais le plus grave réside dans la prolifération des menaces à l’encontre de l’Alliance du 14 mars, née de l’assassinat de Hariri. Le général Mustapha Hamdane, ancien commandant de la Garde présidentielle sous la présidence d’Emile Lahoud, emprisonné pendant quatre ans pour son implication supposée dans l’assassinat de Hariri, serait sur le point de réhabiliter les « Mourabitoune », une milice sunnite à Beyrouth, pour diviser la communauté et accélérer l’affaiblissement de Dar al-Fatwa et du Premier ministre Saad Hariri. Et ce, grâce aux généreuses aides - en argent et en armes - de la Syrie et du Hezbollah. Le même Mustapha Hamdane vient de se dévoiler, en qualifiant d’« indésirable la présence de Samir Geagea, chef du parti chrétien des Forces Libanaises, à la cérémonie du 14 février ». Pour lui, « cette cérémonie sera l’expression de l’attachement des Libanais à l’arabité du Liban et à la résistance dirigée par le président Bachar Al-Assad. Geagea n’y a pas sa place ». Il s’agit en fait d’une tentative flagrante de diviser l’Alliance du 14 mars et d’isoler les chrétiens souverainistes. Cette manœuvre tend à affaiblir l’Eglise maronite, au moment où le général Michel Aoun, plus que jamais pro-syrien, fête Saint Maroun à Alep et revendique le statut de Patriarche politique des Chrétiens d’Orient.

Cette évolution confirme les velléités hégémoniques syriennes prononcées par le président Assad et que les démentis syriens peinent à occulter. En effet, face au tollé soulevé par les propos belliqueux du président syrien, mettant en garde contre l’éclatement d’une guerre civile au Liban, et souhaitant réformer entièrement le système politique libanais, des sources proches du régime ont tenté de nuancer, affirmant que la Syrie souhaite la déconfessionnalisation politique de toute la région, et non seulement au Liban.

Les Libanais entre dégoût et révolte

En définitive, les Libanais, dégoûtés, n’en veulent pas plus aux Syriens qu’à leurs propres dirigeants. S’ils reconnaissent que la Syrie défend légitimement ses intérêts, ils ne tolèrent pas le comportement de leurs dirigeants qui ont trahi le mandat qui leur a été accordé lors des dernières élections sur la base un projet souverainiste :

Ils en veulent au général Michel Aoun qui vient de fêter le quatrième anniversaire de son alliance avec le Hezbollah (février 2006), alliance qui fut à l’origine de tous les maux de ces dernières années. Grâce à Michel Aoun, le Hezbollah a joui d’une couverture chrétienne lui permettant de garder et de « légitimer » son armement ; de provoquer la guerre dévastatrice avec Israël (12 juillet 2006) ; de bloquer la vie politique et économique du Liban avec le sit-in de Beyrouth (décembre 2006 - mai 2008) ; de retarder l’installation du Tribunal international ; d’empêcher les élections présidentielles et de provoquer le vide institutionnel ; d’envahir Beyrouth (mai 2008) et d’obtenir le tiers de blocage dans le gouvernement actuel...

Ils en veulent à Walid Joumblatt, qualifié de girouette qui tourne en fonction du sens du vent. Mais sa popularité serait sur le déclin, même si la féodalité ancestrale lui sert de garantie politique...

Ils en veulent à Saad Hariri, estimant qu’il a capitulé devant l’assassin de son père. Ils craignent que sa visite à Damas ne soit interprétée comme un signe de faiblesse, et qu’elle ne pousse la Syrie à accentuer les pressions pour lui arracher de nouvelles concessions, notamment sur le Tribunal. C’est ce qui semble fait avec Dar Al-Fatwa.

Ils en veulent à Israël et à l’hypocrisie légendaire de ses dirigeants. Pour les Libanais, Tel-Aviv protège la dictature syrienne et maintient la famille Assad au pouvoir depuis 40 ans, en échange de la « paix froide » qui règne sur le Golan. Les deux pays, d’apparence ennemis, ressemblent à une meute d’hyènes qui ne se mordent jamais mais se partagent les proies et les rôles, au détriment de la population syrienne (maintenue sous la dictature) et israélienne (menacée par le terrorisme palestinien, commandité depuis Damas, pour légitimer les politiciens israéliens complices). Pour preuve, les tenants de cette hypothèse s’appuient sur les dernières déclarations de Benyamin Natanyahou destinées à rassurer Damas et à démentir les propos menaçants de son ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman. Mais cette hypocrisie israélienne finira bien un jour par précipiter la perte de l’Etat hébreu. Car, « à trop jouer avec le feu, Israël se brûlera les doigts. Que fera-t-il le jour où le Hezbollah échappera au contrôle de Damas ? ».

Les Libanais en veulent surtout à Nicolas Sarkozy, accusé de les avoir vendus à son nouvel ami Assad. Mais à cet égard, ils se plaisent à croire que « le président français s’est bien fait avoir ». Ironiques, ils estiment que « non seulement Sarkozy ne sera jamais payé par la Syrie, car Assad a l’habitude de “manger l’appât et de pisser sur l’hameçon”, mais surtout, les Français d’origine libanaise tentent de s’organiser pour faire payer Sarkozy aux prochaines élections ». Enfin, avec une note d’humour noir, ils se racontent l’anecdote du moment : « le président français, en manque d’expériences diplomatiques, a misé sur le plus mauvais cheval en Orient. Ce n’est pas parce que Bachar Al-Assad a un long cou et de petites oreilles qu’il est nécessairement le meilleur cheval pur sang ».

Khaled Asmar

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