Analyse de Khaled Asmar - Beyrouth

Le président syrien Bachar Al-Assad avance à visage découvert. Belliqueux, il menace le Liban d’une guerre civile

Il préconise une réforme profonde du système libanais alors que les accords imposés durant l’occupation sont contestés

vendredi 5 février 2010 - 18h57, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Depuis le retrait de l’armée d’occupation syrienne du Liban, en 2005, Damas a renforcé ses alliés au Liban et tenté systématiquement d’affaiblir ses adversaires. A plusieurs reprises, il a cherché à remplacer les accords de Taëf (1989) par des accords de Damas ou de Téhéran. Après la razzia de Beyrouth, en mai 2008, il a obtenu les accords de Doha. Aujourd’hui, son ingérence flagrante porte sur la réforme du pouvoir et se conjugue avec des menaces à peine feutrées.

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Assad revient à visage découvert pour faire part de ses inquiétudes quant à la stabilité du Liban. Il affirme qu’« une guerre civile n’a pas besoin de semaines ou de mois pour éclater dans ce pays. Il lui suffit de quelques jours ». La veille, le quotidien syrien « Al Watan », proche du régime, mettait en garde contre « une nouvelle vague d’attentats que s’apprête à organiser Israël, directement ou par l’intermédiaire des agents au Liban, contre des personnalités libanaises ». Ainsi, les attentats que pourraient commettre la Syrie au Liban sont déjà attribués au Mossad !

Par ce machiavélisme, le régime syrien cherche à se présenter comme le sauveur du Liban. Il allume l’incendie pour venir le combattre. Sa stratégie, de longue haleine, a consisté à séduire la France et son Président Nicolas Sarkozy, adepte de la rupture avec son prédécesseur. En même temps, Assad a flirté avec l’Espagne et l’Allemagne, et tendu la main aux Britanniques et aux Italiens. Le tout, pour mieux se rapprocher des Etats-Unis.

Ce faisant, Assad compte retrouver une virginité et une réhabilitation gratuite. Car il n’a rien cédé - pour l’instant - ni en Irak où il entretient le terrorisme, ni sur la Palestine où il soutient le Hamas et les organisations hostiles au processus de paix, encore moins au Liban. Depuis son retrait du Pays du Cèdre, la Syrie y a entretenu l’instabilité et poussé ses agents, Hezbollah en tête, à bloquer les institutions. Pour résoudre la crise, au lendemain de l’attaque du parti chiite contre Beyrouth, en mai 2008, la Syrie a proposé d’organiser une conférence inter-libanaise à Damas pour conclure un nouvel accord qui remplacerait celui de Taëf, signé en Arabie saoudite en novembre 1989, et répartissant les pouvoirs au Liban par moitié entre Chrétiens et Musulmans. L’objectif de Damas étant d’exploiter la puissance militaire du Hezbollah pour redistribuer les pouvoirs par tiers, entre les Chrétiens, les Sunnites et les Chiites.

Mais les Libanais ont rejeté cet émiettement voulu par Damas. Pour contourner ce refus, il menace le pays d’une guerre civile, qui peut éclater en quelques jours, bien entendu sans souligner son rôle dans l’armement et le réarmement des factions libanaises qui lui sont affiliées. Pour éviter un tel scénario, Assad revient à la charge, et préconise que « les Libanais doivent changer le système en entier ». Autrement dit : « le Liban doit accorder le tiers des pouvoirs aux protégés de la Syrie pour éviter la guerre civile », une ingérence flagrante qui ne semble émouvoir personne.

Quelle serait la réaction de Damas si Beyrouth lui exigeait la réintégration dans la nationalité syrienne des centaines de milliers de Kurdes privés de passeports depuis l’avènement du Baas au pouvoir et sa politique d’arabisation forcée ? Quelle serait l’impact sur les Syriens si leurs voisins menaçaient d’armer l’opposition et de commettre des attentats en Syrie, et de les attribuer aux Turcs, à Al-Qaïda, aux Irakiens, aux Israéliens ou aux extra-terrestres ? Comment réagiraient-ils si un pays quelconque leur suggérait de lever les restrictions sur l’usage d’Internet ou de libérer les prisonniers politiques ? Damas dénoncera sans doute l’ingérence des impérialistes et convoquera une conférence de l’OCI et des Non-alignés, et ripostera sans doute par l’envoi de quelques tonnes d’explosifs...

En tout état de cause, face à ce bellicisme syrien et à l’ingérence quotidienne dans les affaires de leur pays, dans le système politique et dans les institutions religieuses (Eglise, Dar al-Fatwa...), une prise de conscience semble toucher de plus en plus de Libanais, y compris les partisans du général Michel Aoun, particulièrement affectés par son revirement pro-syrien. A quelques jours de son « pèlerinage » à Alep pour fêter Saint Maroun, l’un des députés de son groupe parlementaire (CPL) a officiellement et solennellement contesté les accords imposés par la Syrie sur le Liban, pendant l’occupation. Le député Ghassan Mokhaïber a remis, le 02 février, un rapport au président de la République, Michel Sleimane, lui demandant d’abroger ces accords qui violent la constitution libanaise et de supprimer le Haut conseil syro-libanais.

Mais reste à savoir si le président Sleimane aura la volonté de soulever cette question. Car, ne l’oublions pas, Sleimane a toujours bénéficié du soutien syrien quand il fut commandant en chef de l’armée, un poste qu’il n’aura jamais eu sans l’aval de Damas. Mais avant de parler de sa volonté hypothétique, il faut s’interroger sur son courage. Car, il peut redouter que le tiers de blocage au sein du gouvernement ne l’empêche d’évoquer cette question en conseil des ministres. Comme il peut craindre une nouvelle razzia du Hezbollah surarmé, surtout après les mises en garde de Bachar Al-Assad concernant « la guerre civile qui peut facilement éclater ». Et au pire, il peut trembler en pensant à son prédécesseur René Mouawad, assassiné en novembre 1989 dans l’explosion de sa voiture, offerte par le régime de Damas !

Khaled Asmar

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