Point de vue de Khaled Asmar - Beyrouth

Les critiques peu diplomatiques d’un diplomate arabe : la France rase les murs

Habitué à avaler les couleuvres, Paris s’apprête à recevoir le président syrien

mercredi 4 novembre 2009 - 12h13, par Khaled Asmar - Beyrouth

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A dix jours de son arrivée à Paris, Bachar Al-Assad poursuit ses manœuvres. La nuit dernière, au large de Chypre, la marine israélienne a intercepté un cargo destiné à la Syrie. Son équipage n’a opposé aucune résistance au commando israélien qui a découvert d’importantes quantités d’armes et de munitions, qui seraient envoyées par l’Iran à la Syrie ou au Hezbollah. Le navire a été dérouté et est attendu au port d’Ashdod, au sud d’Israël. Cet événement suscite les interrogations sur les véritables intentions de Damas, selon un diplomate arabe en poste à Beyrouth.

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Les Israéliens ignorent pour le moment la destination finale de ces armes. Mais selon toute logique, le navire ne pouvait décharger sa cargaison que dans un port syrien. Car théoriquement, la marine de la FINUL, déployée au large du Liban, doit empêcher tout trafic illégal d’armes vers le pays du Cèdre conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. De ce fait, la responsabilité de la Syrie est engagée dans la poursuite de l’armement du Hezbollah, bien que le parti de Hassan Nasrallah doute de plus en plus de la politique de Bachar Al-Assad et le soupçonne de prendre ses distances avec l’Iran. La Syrie cherche en effet à quitter le navire iranien avant son naufrage, et saisit la main tendue saoudienne et surtout française. La visite du roi Abdallah d’Arabie à Damas, début octobre, a contribué à la réhabilitation du régime syrien et à son sauvetage, après l’ouverture française sur la Syrie entamée en 2008 par Nicolas Sarkozy. Dans une dizaine de jours, le président syrien est attendu à Paris, et la presse française se félicite déjà du « retour de la Syrie au cœur du jeu moyen-oriental ». Or, la nouvelle saisie d’armes destinées à la Syrie, ou au Hezbollah avec la complicité de Damas, devrait alerter la France sur les véritables intentions syriennes, sur ses capacités de nuisances restées intactes, et sur ses manœuvres.

En effet, les Saoudiens restent vigilants dans leur approche syrienne, et refusent d’accorder leur confiance au régime de Damas avant que ce dernier ne fasse preuve d’un réel changement et n’abandonne son bellicisme et ses manœuvres, tant en Irak où il est accusé par Bagdad d’implications dans les attentats terroristes des derniers mois (19 août et 25 octobre notamment), qu’au Liban et dans le dossier palestinien. Là aussi, l’aide syro-iranienne au Hamas aurait permis au mouvement islamiste de développer des missiles capables d’atteindre Tel-Aviv, depuis Gaza, selon les Israéliens. A l’inverse des Saoudiens, « les Français accélèrent leur ouverture vers la Syrie sans prendre les précautions qui s’imposent », constate pour « Mediarabe.info » un diplomate arabe en poste à Beyrouth. Il ajoute, avec amertume, que « la France fait preuve d’une grande naïveté dans son approche syrienne », rappelant « le nombre impressionnant de couleuvres syriennes que la France a eu à avaler sans broncher depuis les années 1980, notamment au Liban ». Notre interlocuteur évoque à cet égard l’épisode des otages français au Liban, l’assassinat de l’ambassadeur de France à Beyrouth, Louis Delamarre, ainsi que la menace terroriste exercée par Damas sur Paris, y compris sur le territoire français, tout au long des dernières décennies.

Le diplomate regrette que « la France n’ait pas changé ses habitudes et qu’elle se laisse avoir ». Et d’expliquer que « Paris peut espérer un succès diplomatique en Syrie qui reste hypothétique et stérile. Car, du côté politique, Damas cherche à exploiter la France pour séduire les Etats-Unis, et du point de vue économique, le faible potentiel syrien ne mérite pas les concessions françaises. De plus, ce que les entreprises tricolores peuvent gagner en Syrie le perdront sur les autres marchés, bien plus conséquents, comme ceux du Golfe notamment ». Le diplomate arabe s’insurge contre ce qu’il appelle « la France qui rase les murs et qui vend son âme », et rappelle à cet égard que « Paris a dû remplacer son ambassadeur à Beyrouth à la demande de la Syrie et du Hezbollah qui reprochaient à André Parant d’être proche de la majorité parlementaire et souverainiste du 14 Mars ».

En conclusion, notre interlocuteur se dit « conscient de prêcher dans le désert » et prévient que « le président Sarkozy, qui avait recueilli le soutien des Français d’origine libanaise grâce à son discours de campagne, très ferme à l’égard du Hezbollah et de la Syrie, et à son soutien au Tribunal international, déçoit ses électeurs, et surtout ceux d’origine libanaise ou amis du Liban. Il pourrait payer lourdement ses choix politiques ». [Lire à cet égard notre éditorial du 4 juin 2008 ].

Khaled Asmar

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