Lettre ouverte à Saad Hariri - Par Khaled Asmar - Beyrouth

Election de Nabih Berri à la présidence du Parlement : Tout ça pour ça ?

Berri élu par 90 voix sur 128 députés

jeudi 25 juin 2009 - 16h33, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Les députés libanais fraichement élus ont choisi, ce jeudi, Nabih Berri pour se succéder à la présidence du Parlement, suscitant la plus grande déception de l’électorat souverainiste, déception mêlée d’un extrême dégoût qui, dans quatre ans, risque de provoquer la défaite de la majorité qui l’aura cherchée.

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L’amertume des Libanais face à la réélection de Nabih Berri est liée à plusieurs facteurs :

D’une façon générale, il est admis que dans toute démocratie digne de ce nom, la majorité choisit le président du Parlement parmi ses membres. En attribuant ce poste stratégique à l’un de ses adversaires les plus redoutables, la majorité déçoit profondément son électorat qui y voit une distorsion aux principes élémentaires du jeu démocratique ;

Le plus décevant est que la reconduction de Nabih Berri au Perchoir ait été motivée par la « recherche du consensus » et par les « équilibres régionaux » de l’aveu même de l’intéressé. Il a affirmé que « l’équation S-S » (Saoudiens-Syriens) aide à pacifier le Liban. Or, il est temps pour les Libanais de construire leur pays par leur propre effort, sans attendre les équilibres extérieurs. Car, qu’est ce qui leur prouve que Berri ne puisse récidiver et violer la Constitution, comme il l’a déjà fait entre 2006 et 2008, le jour où les relations Syro-Saoudiennes sont déséquilibrées et leur entente enterrée ? Ces interrogations sont légitimes, d’autant plus que Berri est connu pour être le plus fidèle allié et agent de la Syrie au Liban, depuis sa participation à la guerre civile dans les années 1983-85, puis contre les palestiniens de Yasser Arafat sur ordre de Hafez Al-Assad, puis contre le Hezbollah par intermittence. Lors des conférences de paix inter-libanaises de Genève et de Lausanne (1983), il avait défendu l’option syrienne, puis l’accord tripartite de 1985...

Pour ces raisons, les Libanais, partisans de la majorité, toutes tendances confondues, estiment que Nabih Berri ne mérite pas le Perchoir. Ils l’accusent à juste titre d’avoir usé de ses prérogatives pour bloquer le Parlement, fermer l’Institution et empêcher l’élection d’un président de la République pendant six mois. Il avait alors piétiné la Constitution et trahi son pays. Au lieu de présider le Parlement, sa place est en prison ;

Une grande partie de l’électorat sunnite de la majorité pense que Nabih Berri a cautionné la razzia de Beyrouth, en mai 2008. Ses hommes, armés jusqu’aux dents, ont participé aux côtés de la milice du Hezbollah et des autres groupes armés de l’opposition aux affrontements, faisant plusieurs dizaines de morts et des dégâts matériels inestimables. A ce titre, il ne mérite pas cette récompense ;

La candidature de Nabih Berri au Perchoir a été approuvée par Saad Hariri, au nom de l’intérêt général, et pour relancer l’économie du pays. Mais qui a donc oublié que Berri avait littéralement ruiné l’économie depuis son arrivée au Parlement en 1992 ? Depuis, il a forcé l’administration à intégrer ses hommes, notamment à l’aéroport de Beyrouth et au Casino du Liban, deux sources de financement inépuisables. Il avait cautionné la politique du Hezbollah consistant à ne pas payer les factures d’eau et d’électricité par les Chiites, au nom de la solidarité avec la Résistance. Il avait refusé le programme de réformes structurelles et les privatisations, au nom de la protection des intérêts de sa communauté. Qui ose aujourd’hui croire en sa sincérité quand il annonce sa volonté de contribuer au redémarrage économique ?

La majorité a centré sa campagne électorale autour de la protection des acquis, notamment en matière de justice (Tribunal international) et de reconnaissance diplomatique avec la Syrie. Mais ses dirigeants ont-ils oublié, si vite, que Berri était, et demeurera, l’une des pièces maitresses du dispositif syrien de sabotage ?

Par son choix d’élire un adversaire à la présidence du Parlement, la majorité déçoit ses électeurs, oubliant qu’elle a obtenu leur mandat pour appliquer une autre politique, et qu’elle aura besoin de leurs suffrages dans quatre ans. Or, l’amertume née des compromissions risque de déboussoler ses électeurs et de précipiter sa chute. De plus en plus de Libanais regrettent les pertes et les dégâts qu’ils ont subis durant ces dernières années, pour se retrouver en définitive avec les mêmes, responsables de leurs tragédies. A posteriori, ils auraient préféré abandonner la lutte pour économiser leurs biens et leur vie, et regrettent d’avoir fait tout ça pour ça.

Léon Gambetta disait que « la politique était l’art du possible ». Jacques Chirac renchérissait que « la politique n’est pas seulement l’art du possible, mais qu’elle devient l’art de rendre possible ce qui est nécessaire ». Mais il est déplorable de constater que la majorité est passée aujourd’hui à côté de la nécessité de désister Berri et de rendre possible la renaissance du Liban indépendant et souverain...

Khaled Asmar

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