Lettre ouverte à Saad Hariri

Halte à la manœuvre du Hezbollah qui tente de vous séduire sans rien céder sur l’essentiel. Si vous couvrez la "marmite bouillonnante", vous ne l’empêchez pas d’exploser, mais vous retardez l’échéance

vendredi 26 septembre 2008 - 01h10, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Monsieur le député de Beyrouth et chef du Courant du Futur,

Permettez-moi de vous adresser ces quelques lignes, en espérant que vous les lisez avant qu’il ne soit pas trop tard. Mes propos sont motivés par la crainte de vous voir commettre l’irréparable, et de recommencer l’expérience de votre père, Rafic Hariri, au début des années 1990, erreurs dont le prix fut très lourd, et qu’il a payé en partie de sa personne.

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Monsieur le député,

Il est du devoir de tout Libanais, et de surcroit de nos hommes politiques, de pacifier le pays et de réconcilier les différentes communautés entre-elles. Vos déclarations et celles de vos alliés insistent sur la réconciliation dans le cadre de l’Etat central, et ceci est à mettre à votre honneur, au moment où vos adversaires ont une autre vision de la réconciliation, synonyme de soumission à leurs exigences et conditions. Or, depuis l’assassinat de votre père en 2005 et l’émergence de deux camps dans le pays, le souverainiste du « 14 mars » et celui du « 8 mars » qui reconnaît aspirer au retour à la période ante, les divergences ne sont plus de politique politicienne, mais relèvent d’une question existentielle pour l’Etat libanais d’abord, et pour le peuple ensuite. Or, dans les pays civilisés, jamais les divergences politiques n’ont conduit aux destructions et au recours aux armes, encore moins au suicide collectif et à l’autodestruction vécus par le Liban depuis des années, au profit de la Syrie et de l’Iran le plus souvent, et au profit d’Israël parfois.

Après vos rencontres successives avec la délégation du Hezbollah (24 septembre) et avec le président du Parlement, Monsieur Nabih Berri (25 septembre), vous avez annoncé la décision de retirer des routes de Beyrouth - sans la banlieue sud et sans la route de l’aéroport, vitrine du Liban - tous les portraits des hommes politiques et les slogans militantistes, afin de résorber la tension. Ce geste est d’autant plus louable que ces portraits ne sont pas digne d’un peuple et d’un pays qui se veulent civilisés. Vous, qui avez parcouru le monde entier, devez savoir que ces pratiques sont réservés aux républiques bananières du quart-monde. Mais ce geste reste très superficiel par rapport aux questions fondamentales qui opposent les Libanais.

Ainsi, en arrivant aux fondamentaux, je me permets de vous inviter à rester très vigilant dans vos décisions à venir, et à éviter les erreurs que votre père avait commis à la fin – provisoire – de la guerre, au début des années 1990. Monsieur Rafic Hariri avait en effet cautionné une solution « biaisée » et son « application tordue » que les Chrétiens en avaient payé le prix fort. Cette politique a conduit à la vassalisation du Liban par la Syrie. Au bout du compte, les erreurs de votre père, qui avait couvert la « marmite bouillonnante », ont conduit à son assassinat. Aujourd’hui, il est indispensable de ne pas retomber dans les mêmes erreurs. Soyez vigilant dans les négociations avec le Hezbollah et ne vous contentez pas de traiter les effets de la crise (retrait des portraits, arrêt des campagnes médiatiques…) mais allez au fond des problèmes pour déraciner la crise. Car, dans l’état actuelle des choses, la réconciliation reste superficielle et de pure forme avec ceux qui couvrent les assassins de votre père et qui ont tenté de vous soumettre par la force, en mai dernier, et qui refusent de faire la moindre concession pour aider à la restauration de l’Etat central fort, protecteur de tous les citoyens. En optant pour une telle réconciliation de pure forme, vous les réconfortez dans leur dessein et vous leur donnerez davantage de souffle pour persévérer.

Et ce, d’autant plus que le Hezbollah n’est pas sincère dans sa démarche. Il manœuvre pour vous diviser et mieux vous contrôler. Il n’est pas un secret pour personne que le Hezbollah craint de se retrouver seul face à la majorité des Libanais. Il a d’ores et déjà constaté que ses alliés s’effondrent et tombent comme des feuilles d’automne. Tout le monde se souvient de l’échec du ministre Talal Arslan à infiltrer la Montagne du Chouf pendant les événements de mai dernier. Son rapprochement avec Walid Joumblatt, sur fond de solidarité confessionnelle ancestrale druze, inquiète le Hezbollah. D’ailleurs, ce rapprochement a fait non seulement une victime politique en la personne de Wiäm Wahhab, mais il a aussi coûté la vie à Saleh Al-Aridi, artisan de cette solidarité druze.

Sur l’autre versant, le Courant Patriotique Libre et le général Michel Aoun sont dans une mauvaise posture, tout comme Sleimane Frangieh, qui sont dans une phase avancée d’effondrement devant la prise de conscience de la majorité chrétienne, notamment depuis la démonstration de force du 21 septembre à Jounieh. Sans oublier l’échec lamentable du document d’entente entre le Hezbollah et les Sunnites de Tripoli. Toutes les cartes du parti de Dieu sont tombées.

Ainsi, à l’approche de deux échéances cruciales, le dialogue national en novembre, et les élections législatives au printemps prochain, le Hezbollah s’inquiète. Il s’inquiète de devoir relever les défis tout seul, au moment où l’inquiétude gagne le monde arabe tout entier face au risque de chiitisation, au point que la presse arabe qui l’a souvent encensé après sa victoire sur Israël en 2006 commence à le redouter. Ce changement de ton des médias arabes (en Algérie, au Maroc et même au Qatar) est lié essentiellement à la polémique qui oppose cheïkh Youssef Al-Qaradaoui aux mollahs iraniens autour des tentatives de Téhéran de répandre le chiisme dans le monde sunnite. Face à cette situation, le Hezbollah ne semble pas avoir d’autre choix que de séduire ses adversaires, à défaut de les vaincre. Il utilise ainsi le verbe doux et des gestes superficiels pour vous pacifier, mais sans rien concéder sur l’essentiel. Cette démarche relève de la dissimulation, la « Taqqia ». Ce qui explique la présence de la direction du parti chez vous, le 24 septembre alors que ses interventions au Parlement est encore gravée dans tous les esprits...

Je ne suis pas contre la réconciliation et la pacification, mais qu’elles soient opérées dans le cadre légal de l’Etat central. Par définition, une réconciliation signifie que les adversaires se rejoignent à mi-chemin, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui et ce n’était pas le cas en 1990. Dans ces conditions, si vous avancez dans cette voie minée, vous préparez votre perte politique et vous remettez le couvercle sur une « marmite bouillonnante », une « cocotte sous pression », comme l’avez fait votre père. Ce faisant, vous semez aujourd’hui les germes du futur conflit.

Khaled Asmar - Beyrouth