C’est ainsi qu’une majorité des chrétiens libanais a commenté le franc succès de la mobilisation des Forces Libanaises, le 21 septembre, à l’occasion de la messe annuelle des martyrs de la résistance libanaise. Dès le lendemain, les réactions violentes des personnalités chrétiennes proches de la Syrie, par conviction (Frangieh et PSNN) ou par opportunisme (Aoun) ont laissé un goût amer dans la société, laquelle rappelle que le plus dangereux dans les mois à venir reste la menace interne, puisque le « ver est dans le fruit » !
Ces alliés de Damas dans le camp chrétien vont tout faire pour empêcher la réconciliation inter-libanaise, en commençant par anéantir les efforts en vue d’une réconciliation inter-chrétienne. Leur objectif est d’accélérer le pourrissement de la situation et l’effondrement de l’Etat libanais, afin de faciliter son contrôle par la Syrie. Ils s’emploient, dès à présent, à torpiller les élections législatives, de peur d’affronter les électeurs qui les vomissent. Des rumeurs font état au Liban de « négociations secrètes entre Sleiman Frangieh et Amine Gemayel (Kataëb), en vue de conclure un accord électoral et barrer la route du Parlement aux Forces Libanaises, afin de favoriser Aoun »... Bien qu’il ne s’agisse que des rumeurs, à ce stade, il est indéniable qu’un tel comportement permet aux « démons » d’émietter le camp chrétien, d’empêcher l’émergence d’un bloc parlementaire souverainiste, et de rendre le Liban ingouvernable. Ils cherchent à prouver au monde entier que « les Libanais sont encore des adolescents, incapables de gérer leur pays, et qu’il leur faut un tuteur adulte ». Ils justifient ainsi l’intervention syrienne.
Ainsi, la Syrie qui n’attend qu’un signe pour intervenir, masse déjà 10.000 hommes de ses unités d’élites sur la frontière syro-libanaise, dans la région du Akkar. Auparavant, Bachar Al-Assad avait justifié l’intervention turque au Kurdistan irakien, puis celle de la Russie en Ossétie du Sud. Il a comparé le statut du Liban à celui de la Géorgie. Assad cherche à justifier a priori le retour de son armée au pays du Cèdre. Parallèlement, Assad avait profité du sommet tenu à Damas début septembre avec le président français Nicolas Sarkozy, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et l’émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa, pour les prendre à témoin et accuser le Liban d’abriter des groupuscules salafistes liés à Al-Qaïda, notamment dans la région de Tripoli. Mais Assad a omis de préciser que les combattants et les armes qui y parviennent transitent exclusivement par le territoire syrien ! En prenant pour argent comptant les propos d’Assad, ses trois invités ont, au mieux, fait preuve d’une grande naïveté, au pire, d’une grande et grave complicité.
Après ces introductions syriennes, et avec l’aval de la France, de la Turquie et du Qatar, concurrent direct de l’Arabie saoudite sur la scène sunnite, Damas renforce ses troupes aux frontières. La Syrie attend les élections américaines pour profiter du « temps mort », intervenir et imposer un fait accompli sur le terrain. Le régime syrien compte sur ses alliés au Liban pour y provoquer le chaos et lui permettre d’intervenir. Le terrain y est très favorable, à l’exemple du camp palestinien de Aïn El-Heloui (Sud), où un premier attentat s’est produit cet après-midi (un mort et quatre blessés), ou dans les camps de Beyrouth et de la Békaa où le Hamas et le Fatah se disputent le leadership palestinien. La sécurité est particulièrement fragile dans la montagne depuis l’assassinat du responsable druze Saleh Al-Aridi. Et les esprits sont très échauffés à Beyrouth depuis la « razzia » de mai dernier par le Hezbollah. La tension vient ainsi de monter d’un cran dans les régions chrétiennes, avec les réactions affolées et particulièrement violentes et déplacées au discours historique et courageux de Samir Geagea, dimanche dernier.
Dans l’esprit des stratèges syriens, la tension accélère l’instabilité, et le chaos prendra de l’ampleur. Ce qui épuisera l’armée et les forces de sécurité. Il suffira alors d’un attentat contre un responsable alaouite de la région de Tripoli pour justifier une intervention syrienne, au nom de « la protection de la minorité alaouite », avec l’approbation ou la complicité de la Turquie et de la France, et les applaudissements du Qatar. L’armée libanaise étant triplement neutralisée par les officiers pro-syriens infiltrés pendant l’occupation, par la faiblesse de son armement et ses équipements, et par son épuisement sur les fronts intérieurs (dans les camps palestiniens notamment), l’armée syrienne n’aura à affronter aucune résistance pour occuper le nord du Liban. La seule résistance pourrait alors être celle de la population. Mais celle-ci étant sunnite, la Syrie se fera un énorme plaisir de la mâter, pour prouver l’existence d’une menace sunnite salafiste liée à Al-Qaïda, et justifier ainsi son ingérence au nom de la lutte contre le terrorisme. Le piège qui se prépare pour le Liban sera ainsi implacable.
Les Libanais ne désespèrent cependant pas, ou pas encore. Ils prient pour que le miracle se produise, pour que la Fille aînée de l’Eglise se réveille et qu’elle refuse de cautionner le machiavélisme syrien, pour que les Saints libanais leur débarrassent des nombreux démons, pour que le fruit étouffe le ver en son sein. Au Liban, aujourd’hui, le bras de fer est engagé entre les Démons et les Saints.
Khaled Asmar