Analyse de Khaled Asmar - Beyrouth

Le retour de Chaker Al-Absi, chef du Fatah Al-Islam, redistribue les cartes au Liban

mardi 10 juin 2008 - 00h06, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Dans un enregistrement audio d’un peu plus de 18 minutes, enregistré le 29 mai et mis en ligne le 9 juin, l’émir du Fatah Al-Islam, Chaker Al-Absi, qui serait hébergé en Syrie, mène une virulente attaque verbale contre tous les protagonistes libanais. Pêle-mêle, il s’en prend à « la bande à Saad (Hariri), Fouad (Siniora), Walid (Joumblatt), Samir (Geagea), Michel (Sleiman) et le Petit Satan (Hassan Nasrallah) ».

Dans son discours, adressé aux sunnites en particulier et aux musulmans libanais en général, Al-Absi reproche aux hommes politiques d’avoir permis au Hezbollah de contrôler Beyrouth, en mai dernier. Il accuse les politiques sunnites de « trahison, pour avoir reçu leurs ordres de l’administration américaine », et accuse le Hezbollah de « mener une guerre confessionnelle pour le compte de l’Iran ». Il regrette que « les Américains (croisés) et les Iraniens hérétiques (chiites) s’affrontent pour le contrôle de la région au détriment des sunnites, les vrais musulmans ». Il reproche ensuite à l’armée libanaise son comportement lors des derniers événements de Beyrouth : « l’armée a trahi les sunnites qui l’avaient pourtant soutenue dans sa campagne contre les combattants de Dieu à Nahr El-Bared. L’armée s’est retournée contre ceux qui l’avaient autorisée à détruire les mosquées sur la tête de leurs occupants… »

Après cette introduction, Al-Absi souligne que « seule l’unité des sunnites autour de la bannière de l’unicité peut les sauver », et annonce l’approche « de l’heure de vérité », menaçant de « lancer ses groupes de kamikazes et ses engins piégés contre les ennemis de Dieu, qu’ils soient américains, chrétiens, juifs ou chiites ». Al-Absi fait ainsi allusion aux groupes de kamikazes qui sévissent en Irak et affirme qu’il en dispose au Liban.

Ce retour remarqué du Fatah Al-Islam est particulièrement menaçant pour le Liban, d’autant plus que Chaker Al-Absi serait hébergé en Syrie par les Services syriens qui ont réussi à l’exfiltrer de Nahr El-Bared à la veille de l’assaut donné par l’armée libanaise, le 2 septembre 2007. Il est à présent utilisé par ses maîtres et commanditaires pour radicaliser la communauté sunnite, mais aussi pour mobiliser les Palestiniens des camps de réfugiés. Il leur rappelle en effet, dans son enregistrement, les affrontements qui les avaient opposés aux Chiites au Liban au début de la guerre, en 1975 (il était membre du Fatah de Yasser Arafat, avant de rejoindre le Fatah-Intifada contrôlé par le régime syrien). Al-Absi n’épargne pas Mahmoud Abbas qui complote contre son peuple… Les premiers effets semblent se faire sentir à Aïn El-Heloui, ou un Palestinien islamiste de « Esbat Al Ansar » a été tué cette nuit.

Pour Al-Absi, « la victoire fictive du Parti du diable (Hezbollah) en 2006 n’était qu’une mise en scène destinée à renforcer les Chiites en Iran, en Irak et au Liban, contre les Sunnites. C’est un plan diabolique de la Maison Noire (Maison-Blanche) pour se venger des Sunnites qui ont saigné les Etats-Unis sur leur territoire » (11 septembre).

Pour terminer, Al-Absi lance un appel aux « héros de l’islam au Nord, dans la Bekaa, à Beyrouth et dans le Sud, et aux lions de l’islam dans les camps (palestiniens), leur rappelant que leur salut et leur dignité se trouvent dans leur rassemblement autour de l’islam. L’heure de la grande confrontation s’approche et les lions de l’unicité vont en découdre avec les ennemis de Dieu ».

Bien que l’enregistrement ne soit pas encore authentifié, le message qu’il véhicule est d’une importance capitale. Qu’il soit vrai ou faux, il constitue un signal d’alarme. En effet, après un premier enregistrement, en janvier 2008, cette nouvelle manœuvre vise à redistribuer les cartes au Liban. La Syrie ne compte nullement cesser son bellicisme ni interrompre son hégémonie sur le Liban. Bien au contraire, Damas a plié devant la tempête pour ne pas rompre, et commence à se redresser après avoir réussi à berner le monde entier. Et ce, grâce à la reprise des négociations avec Israël, et surtout après avoir arraché à la France sa réhabilitation sur la scène internationale. Bachar Al-Assad peut se réjouir d’avoir berné son homologue Nicolas Sarkozy (à deux reprises) et d’avoir obtenu sa participation au sommet de l’Union pour la Méditerranée, en juillet prochain à Paris. En outre, il fait miroiter au Français Lafarge un marché de cimenterie en Syrie pour 1,2 milliard de dollars, pour acheter le silence de Paris devant une nouvelle campagne de déstabilisation du Liban. A cet égard, il convient de rappeler que le discours de Chaker Al-Absi a été enregistré le 29 mai, mais il n’a été mis en ligne que le 09 juin, soit après la visite de Nicolas Sarkozy à Beyrouth, et après que Paris ait invité Assad, avec insistance, au sommet du 13 juillet. Damas parle également d’une médiation libyenne qui pourrait aboutir à une reprise des contacts avec l’Egypte, avec un probable sommet Assad-Moubarak-Kadhafi qui pourrait se tenir à Tripoli (Libye) le 10 juin. Les relations entre Damas et le Caire, ainsi qu’entre Damas et Riyad, étaient très tendues à la faveur de la crise libanaise. Mais depuis les accords de Doha, au Qatar, la Syrie fait valoir son rôle positif et demande aux pays arabes de tourner la page.

Le retour de Chaker Al-Absi peut aussi servir le régime de Damas le jour où ce dernier conclut la paix avec Israël. Car l’une des contreparties de la paix sera sans doute le désarmement du Hezbollah. Al-Absi serait alors le « nouveau Zarkaoui du Liban », les deux hommes s’étant côtoyés en Jordanie, en Syrie et en Irak. Les kamikazes mis à la disposition d’Al-Absi seront alors acheminés depuis la Syrie pour « pulvériser » le Hezbollah, comme ils avaient été envoyés en Irak durant cinq ans. Parallèlement, la Syrie pousse certains Libanais qui lui sont proches et redevables, à créer un Front chrétien regroupant tous les chrétiens de l’opposition. L’idée de ce conglomérat vient d’être lancée par Karim Pakradoni en coordination avec Emile Lahoud et sans doute quelques autres marionnettes, dans l’objectif de diviser le camp chrétien et tenter de chasser sur le terrain des Forces Libanaises, le seul parti qui a toujours refusé de composer avec l’occupation syrienne (avec le Patriarcat maronite).

Evidemment, un régime tel celui de Damas, fondé sur le terrorisme d’Etat, ne changera pas d’habitude du jour au lendemain. Il poursuit sa politique d’émiettement selon le célèbre principe : diviser pour régner. Si Damas trouve son intérêt dans ce machiavélisme, son seul moyen de survie politique, il est regrettable de constater que les puissances occidentales font preuve d’une extrême médiocrité et se laissent berner en tout quiétude.

[Pour écouter le dernier message de Chaker Al-Absi, enregistré le 29 mai et diffusé le 09 juin 2008, cliquez ici].

Khaled Asmar