Editorial de Khaled Asmar - Beyrouth

Proche-Orient : si le ridicule ne tue pas, le cynisme et l’hypocrisie le peuvent

Une partie de poker menteur se joue dans la région, prenant toute une population pour monnaie d’échange

mardi 22 avril 2008 - 16h51, par Khaled Asmar - Beyrouth

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Le voile se lève, tous les jours davantage, sur des partenaires-adversaires qui se livrent à une partie de poker-menteur au Proche-Orient. A l’hypocrisie d’Israël qui s’accroche à un pouvoir dictatorial stalinien en Syrie s’ajoute la médiocrité d’un Jimmy Carter ridiculisé par un Hamas au double langage, qui dit tout et son contraire. Le tableau serait incomplet sans un comique parlement libanais livré à de simples marchands de tapis persans.

En apprenant, par différents médias, qu’Israël tente de convaincre les Etats-Unis et la France de bloquer l’installation du Tribunal international qui doit juger les assassins d’hommes politiques libanais, on comprend mieux l’hypocrisie israélienne. Celle-ci devient de plus en plus menaçante pour l’Etat hébreu avec la présence, aux commandes, d’hommes politiques amateurs, creux et démunis de toute vision stratégique. Ainsi, Tel-Aviv cherche à sauver le régime de Bachar Al-Assad de la justice internationale, pour le maintenir au pouvoir en Syrie afin qu’il constitue un rempart contre l’intégrisme sunnite. Et ce, en dépit de l’alliance syrienne avec un Iran bientôt nucléarisé, et qui ne cesse de répéter sa détermination à rayer l’Etat juif de la carte, et de débarrasser le monde du cancer sioniste qui le ronge. Cette hypocrisie israélienne est d’autant plus frappante que Tel-Aviv revendique l’amélioration de ses relations avec le monde sunnite du Golfe. Comment alors peut-il tendre la main aux sunnites saoudiens, qataris, jordaniens et égyptiens, tout en tolérant le renforcement de l’axe chiite allant de Téhéran jusqu’à Gaza, en passant par Damas et Beyrouth ? A moins que les Israéliens ne dessinent ainsi, eux-mêmes, la ligne de démarcation qui séparera deux adversaires, l’un chiite, superpuissant, et l’autre sunnite, hyper riche ? Reste à savoir si les Israéliens se sortiront indemnes d’un tel conflit régional, confessionnel et dévastateur ?

En découvrant Jimmy Carter, sillonnant la région, engagé dans une course contre la montre pour atteindre une paix introuvable, alors que tous les clignotants sont au rouge et virent vers la guerre, on peut avoir de la pitié pour lui. Car, il ne peut avoir décidé une telle entreprise que dans deux cas spécifiques : ou bien l’ancien président est atteint d’une maladie grave qui paralyse ses capacités mentales ; ou bien, il est victime d’une crise de masochisme aggravée, qui lui procurerait du plaisir à se faire ridiculiser. Il est vrai que toutes les bonnes volontés doivent œuvrer pour une solution pacifique au conflit israélo-arabe qui a trop duré. Mais il aurait été préférable que les médiateurs se dotent des capacités adéquates pour au mieux imposer une solution, au pire éviter de se ridiculiser.

En effet, cette issue de la médiation de Carter était prévisible. La Syrie s’en est servie avant de le jeter comme un mouchoir usagé. Damas a exploité l’ancien président américain pour signifier à l’administration Bush que la Syrie n’était pas isolée, et pour rappeler qu’elle a toujours des interlocuteurs démocrates. Pour Damas, ce fut aussi une occasion pour corriger Carter, le parrain des Accords de Camp David qui ont divisé les Arabes et ont éloigné l’Egypte de son environnement. En le giflant de la sorte, la Syrie savoure sa revanche.

Mais pour Jimmy Carter, l’humiliation est venue du Hamas. Le mouvement islamiste, rodé au double langage, en a fait une belle démonstration. Les dirigeants du Hamas ont promis à Carter d’accepter un Etat palestinien sur les territoires de 1967, et de reconnaitre le droit d’Israël à exister. Des promesses qui ont comblé l’ancien président américain, mais qui a aussitôt déchanté à la faveur des déclarations de Khaled Mechaal : Oui pour un Etat palestinien sur les frontières du 4 juin 1967, oui pour une souveraineté totale, oui pour Jérusalem comme capitale, oui pour le démantèlement de toutes les colonies, oui pour le retour des réfugiés, mais non pour l’Etat d’Israël.

Cette position du Hamas est non-négociable. Car elle constitue pour lui son fond de commerce, politiquement très lucratif. Ce double langage vient en effet confirmer la politique du Hamas à Gaza, qui cherche par tous les moyens à obliger Israël à renforcer le blocus, pour affamer le peuple palestinien, afin de permettre aux islamistes d’exploiter sa misère. Car, comment expliquer la dernière série d’attaques contre le terminal pétrolier qui alimente Gaza en carburant, et contre le point de passage qui laisse transiter les aides alimentaires ? La seule réponse est que les islamistes, vomis par tous leurs soutiens arabes, cherchent une politique sensationnelle consistant à les transformer en victimes.

Le Hamas n’est pas le seul à défendre la ligne politique de l’axe syro-iranien. L’opposition libanaise peut aussi être fière de ses exploits, qui frôlent la trahison. Des milliers de Libanais ont manifesté la semaine dernière pour demander à leurs députés d’élire un Président, les accusant de trahir leurs mandats. Mais les députés, élus par le peuple, pour représenter le peuple, se transforment en marchands de tapis (persans). A leur tête, le président du Parlement, Nabih Berri, qui a longtemps vanté son statut de meilleur allié de la Syrie au Liban, le Hezbollah, et qui a réuni un million de personnes pour remercier Assad, et le général Aoun, en perte de vitesse et de popularité, poursuivent leur travail de sape et de démolition des institutions. Après cinq mois de vacance, et 18 reports de l’élection, la présidence reste l’otage d’une poignée d’hommes censés défendre les intérêts du pays et des électeurs, mais qui se révèlent insensés. A la demande de Damas, l’opposition ne veut plus du candidat de consensus, le commandant en chef de l’armée, Michel Sleiman. La Syrie l’accuse d’avoir informé l’Arabie d’un complot terroriste fomenté par Damas, et qui a permis à Riyad d’arrêter 28 terroristes, en février dernier.

A la lecture de ce qui précède, la collusion entre Israël et le régime syrien n’est plus à démontrer. Les deux partenaires-adversaires jouent une partie de poker menteur, mêlée d’une grande dose d’hypocrisie. Ils considèrent les peuples israéliens, palestiniens, libanais et syriens comme une monnaie d’échange sur le tapis de jeu. Mais plusieurs risques réels semblent échapper aux stratèges des deux côtés : le peuple n’est pas indéfiniment compressible ; et le statu quo n’est pas éternel. Quand l’Iran accèdera à sa bombe nucléaire, il retournera la table sur tous les joueurs. Il sera trop tard pour s’en prémunir.

Khaled Asmar